
La banlieue : frein ou tremplin pour l’art ?
Créer quand on vient des quartiers, est-ce partir avec un handicap ou une longueur d’avance ?
À travers son parcours et ses toiles, Madi apporte une réponse nuancée, intime et profondément incarnée.

Intro
Aux Mureaux, dans les Yvelines, Madi avance avec une double identité qu’il ne cherche jamais à opposer. D’un côté, l’art. De l’autre, l’architecture d’intérieur. Deux disciplines qui, chez lui, se répondent naturellement.
À 23 ans, il peint moins pour produire que pour raconter. Ses œuvres parlent de solitude, de santé mentale, de transmission et d’identité. Elles traduisent des émotions que les mots peinent parfois à formuler.
En quelques mois seulement, son retour à la peinture a déjà trouvé un écho. Mais au-delà des expositions ou des projets à venir, une question traverse toute sa démarche : que signifie créer lorsqu’on vient d’un quartier populaire ?

Mise en contexte
L’histoire de Madi avec la peinture commence très tôt. Dès la maternelle, le dessin devient un terrain de jeu, puis une pratique plus sérieuse grâce à des cours suivis pendant toute son enfance. Pourtant, comme beaucoup, il finit par mettre cette passion de côté.
Pendant plusieurs années, il construit un parcours plus classique. Une licence dans le BTP, puis une formation en architecture d’intérieur. Un choix guidé par l’envie d’avoir un métier concret, sans jamais abandonner complètement son besoin de créer.
Il y a quelques mois, la peinture revient dans sa vie comme une évidence. Pas comme un simple loisir retrouvé, mais comme un véritable langage. Depuis, chaque toile raconte une partie de son histoire : ses origines, sa maladie, son quartier, ses inspirations et son regard sur le monde.
Chez Madi, l’art ne cherche pas à impressionner. Il cherche d’abord à être sincère.
I — Pur produit du 78
Est-ce que tu peux te présenter ?
Je m’appelle Madi, j’ai 23 ans. J’ai fait une licence dans le BTP avant de poursuivre une formation en architecture d’intérieur, avec l’objectif de relier un jour ces deux univers à travers une entreprise ou un projet qui mêlerait création artistique et architecture.
À côté de ça, je peins depuis que je suis enfant. J’ai commencé en maternelle, j’ai suivi des cours pendant plusieurs années, puis j’ai arrêté pendant longtemps. Il y a quelques mois, j’ai ressenti le besoin de reprendre les pinceaux. Depuis, je peins presque quotidiennement.
Tu viens d’où ?
Je viens des Mureaux, dans les Yvelines. J’y ai grandi, j’y ai construit toutes mes références et toute ma manière de voir les choses. Même quand ça ne se voit pas directement dans mes tableaux, je sais que ce territoire fait partie de ce que je raconte.
Ton quartier a quelle influence sur ton art ?
Avant tout, j’ai envie de remercier mon quartier. Beaucoup pensent qu’en banlieue, on est freiné quand on veut faire de l’art. Moi, j’ai vécu l’inverse.
Les gens m’ont soutenu. Ils m’ont encouragé à continuer, ils ont partagé mon travail, ils m’ont donné confiance. Ce soutien-là est précieux parce que lorsqu’on choisit un chemin artistique, on doute énormément.
Dans mes tableaux, le quartier apparaît surtout à travers les sujets que j’aborde : la solitude, la pression, la résilience, les réalités qu’on partage souvent sans forcément les verbaliser.
Pour moi, la banlieue n’est pas un handicap. C’est un point de départ.
II — Créer comme un exutoire
Parle-nous de ton parcours artistique.
Je dessine depuis que je suis tout petit. Très jeune, j’ai appris les bases : les couleurs, les matières, les techniques, la patience.
Mais avec le temps, la peinture est devenue bien plus qu’un apprentissage.
Je suis atteint d’une maladie extrêmement rare liée à une insuffisance surrénale. Mon corps gère différemment l’hormone du stress. Forcément, ça influence beaucoup de choses dans ma vie.
La peinture est devenue une manière d’évacuer ce que je ressens. Quand je peins, je canalise mes émotions. J’arrive à déposer sur la toile des choses que je n’arrive pas toujours à dire.
Au fond, mes tableaux sont souvent plus honnêtes que mes paroles.
Tes origines jouent un rôle dans ton travail ?
Oui, énormément.
Je suis malien, d’origine soninké. Pendant longtemps, je peignais presque uniquement autour de cette culture.
Aujourd’hui, j’ai envie d’élargir mon langage artistique. Je garde mes racines, mais je les fais dialoguer avec d’autres influences.
J’aime beaucoup la culture japonaise, notamment les mangas, leur manière de raconter les émotions ou les paysages. Je suis aussi très inspiré par les grands peintres comme Léonard de Vinci ou Van Gogh et par tout le mouvement impressionniste.
Finalement, mes tableaux sont un mélange de tout ce qui me construit : mes origines, mes influences artistiques et mon vécu personnel.
Parle-nous d’un tableau en particulier.
Le tableau s’appelle Dansent les étoiles.
J’y ai représenté une flamme presque comme un personnage.
Cette flamme symbolise toutes ces personnes qui se consument pour faire plaisir aux autres. Elles donnent énormément d’elles-mêmes, elles continuent à illuminer les gens autour d’elles, mais intérieurement elles s’épuisent.
Le vert apporte une impression de calme, de sérénité, presque de bonheur. Pourtant, derrière cette couleur se cache une profonde solitude.
Je pense que beaucoup de personnes vivent ça, notamment dans les quartiers : elles donnent l’impression que tout va bien alors qu’elles portent énormément de choses seules.
C’est ce contraste que j’avais envie de montrer.
Et la suite ?
La prochaine étape, c’est d’exposer davantage.
J’aimerais construire une vraie collection autour de l’Afrique, pas uniquement de l’Afrique de l’Ouest mais de plusieurs cultures du continent, tout en continuant à développer mon univers.
Je veux que chaque série raconte quelque chose.



III — La Westafie au monde
Qu’est-ce que tu aimerais laisser derrière toi ?
J’aimerais laisser une trace.
Pas seulement grâce à mes tableaux, mais aussi à travers ce que je pourrai apporter aux autres.
J’aimerais aider ma communauté, en France comme en Afrique, participer à des projets humanitaires et transmettre quelque chose qui dépasse ma propre personne.
Je crois qu’il y a toujours un bien qui peut sortir d’une épreuve.
Derrière chaque douleur peut naître une œuvre.
Si ta vie était un tableau ?
Je vois une grande toile avec énormément de vide.
Au milieu, il y aurait trois sources de lumière entourées de beaucoup d’obscurité.
Je pense que ça représenterait assez bien mon parcours.
Parce qu’il y a eu des moments difficiles, mais il y a toujours eu quelques lumières qui m’ont permis d’avancer.
Un mot pour la nouvelle génération ?
J’ai envie de dire aux jeunes d’oser.
Aujourd’hui, je trouve ça beau de voir autant de personnes créer, entreprendre, lancer leurs projets.
Il ne faut pas avoir peur du regard des autres.
Ce qui compte, ce n’est pas ce que les gens pensent de vous. Ce qui compte, c’est ce que vous êtes capables de construire avec votre propre force.

Focus — La banlieue comme espace de création, pas de limitation
Le parcours de Madi déconstruit une idée profondément ancrée : celle selon laquelle la banlieue serait un frein à la création.
Chez lui, le quartier n’est ni un décor misérabiliste ni une excuse. C’est un espace de soutien, de transmission et de confrontation au réel.
Créer en banlieue, ce n’est pas créer malgré quelque chose. C’est créer à partir de quelque chose.
Sa maladie, la pression sociale, ses racines ou encore les réalités de son environnement deviennent des matières premières. Elles ne disparaissent pas. Elles se transforment.
En mêlant culture ouest-africaine, influences japonaises et références classiques, Madi montre qu’une identité n’est jamais un enfermement. C’est un point d’ancrage qui permet ensuite de dialoguer avec le monde.
Son travail rappelle que les œuvres les plus sincères naissent souvent là où personne ne les attend.
Conclusion
Alors, la banlieue est-elle un frein ou un tremplin pour l’art ?
À écouter Madi, la réponse dépasse largement cette opposition.
Le véritable obstacle n’est pas l’endroit d’où l’on vient, mais le regard que l’on porte sur celles et ceux qui en viennent.
Les quartiers produisent des artistes, des créateurs et des penseurs capables de raconter le monde avec une sensibilité singulière. Pourtant, cette richesse reste encore trop souvent invisible tant qu’elle n’a pas été reconnue ailleurs.
Madi, lui, ne cherche pas à quitter son histoire. Il préfère la transformer en images.
Et c’est peut-être là que commence la véritable force d’un artiste : faire d’un territoire, d’une douleur ou d’une identité non pas une limite, mais une matière à créer.
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